Une journée à East Bridge : différence, solidarité et fragilité de la confiance, D. Hunter, 31.10.25
Introduction : Ce texte est un reportage sur le quotidien dans un des trois quartiers où D. Hunter a mené des recherches de terrain ces dernières années, et qu'il considère comme faisant partie de “la gauche des quartiers”.
J'arrive à East Bridge peu après dix heures, un samedi matin gris. Les rues sont animées, les épiceries de quartier sont ouvertes, le reggae et la pop arabe se mêlent en écho, une file d'enfants patiente devant le café somalien pour des samoussas. C'est un quartier de carrefours : des aînés caribéens, des commerçants kurdes, des ouvriers polonais, des mères soudanaises, quelques familles blanches de la classe ouvrière installées de longue date, qui ont vu le quartier se transformer et ne savent pas toujours comment réagir.
Je suis ici pour passer une journée avec Bridge Together , le collectif informel qui coordonne la distribution de nourriture, les réunions de locataires et le soutien aux migrants. Ses membres, Alia, Danielle, Jermaine et d'autres, décrivent leur action non pas comme de l'activisme, mais comme le fait de « faire tourner le quartier quand personne d'autre ne le fait ».
La journée commence dans la cuisine communautaire, une ancienne laverie où flotte encore une légère odeur de lessive. Les bénévoles arrivent un à un : Danielle avec deux sacs de légumes, Jermaine portant une enceinte, Alia avec son bébé sur la hanche. Le mélange des accents et des langues crée un brouhaha à la fois chaotique et réconfortant.
« Aujourd'hui, nous avons cinquante-cinq colis à distribuer », dit Danielle en consultant son téléphone. « Si le camion du conseil municipal repasse, souriez et continuez à charger. »
L'organisation East Bridge n'a ni local fixe ni statut officiel. Chaque espace est emprunté : un magasin après ses heures d'ouverture, une salle paroissiale entre deux réservations, un parking jusqu'à ce que quelqu'un se plaigne. Le travail exige des négociations constantes avec les propriétaires, la police et entre les membres de l'organisation. « On a eu plus d'expulsions que de repas », plaisante Jermaine, même si son rire trahit sa fatigue.
Matin : Travail partagé, appartenance inégale
La première tâche consiste à trier les denrées alimentaires. Je rejoins un groupe de bénévoles dans la ruelle derrière le bâtiment. Des cartons de riz, de haricots en conserve et de pain donné s'empilent contre le mur. Alia dirige les opérations en trois langues : arabe, anglais et polonais, tandis qu'un adolescent nommé Kuba traduit pour un homme plus âgé qui ne parle que très peu ces langues.
En quelques minutes, le rythme s'installe : déballer, trier, redistribuer, plaisanter, taquiner. Le travail concret que représente la distribution de repas à cinquante familles se transforme en une leçon tacite de vivre-ensemble.
« Les gens pensent que la solidarité n'est qu'un slogan », dit Alia en resserrant son foulard contre le vent. « En réalité, c'est une question de logistique. »
Mais la coexistence n'est pas simple. Tout au long de la matinée, j'entends de petites tensions apparaître : des disputes sur l'ordre de la file d'attente, sur qui a eu plus de riz la semaine dernière, sur la contribution des nouveaux arrivants. Danielle désamorce la plupart de ces tensions avec humour : « Si vous vous disputez, personne ne mange », mais le climat reste tendu.
À un moment donné, un homme blanc nommé Terry, qui vit dans le quartier depuis des décennies, marmonne quelque chose à propos des « étrangers qui ont la priorité ». Alia se retourne, d'un ton sec mais calme. « Ici, tout le monde est d'ici », dit-elle. « Si vous avez faim à East Bridge, vous êtes des nôtres. »
Le silence retombe dans la pièce, puis le travail reprend. L'incident est clos, mais il n'est pas passé inaperçu. Plus tard, Jermaine me confie : « C'est comme ça toutes les semaines. On ne peut pas instaurer la confiance une fois pour toutes, il faut la reconstruire chaque jour, comme on empile des cartons. »
Ici, la confiance est un acte d'entretien. Elle se nourrit de la répétition, non de la rhétorique.
Midi : Réduction des risques et politique de la compassion
Vers midi, nous nous rendons à un passage souterrain voisin où le groupe tient un petit stand de réduction des risques : café, seringues stériles, trousses de premiers secours, et un espace de discussion. Les bénévoles plaisantent en disant que c’est le « service de santé d’East Bridge », mais cet humour masque une mission sérieuse : protéger ceux que le système officiel a laissés pour compte.
Danielle s'agenouille près d'un homme affalé contre le mur. « Ça va, mon chéri ? Tu veux boire quelque chose ? » Sa voix est neutre, sans pitié. Elle prend son pouls, le recouvre d'une couverture et s'éloigne.
Je lui demande comment le projet a débuté. « Nous en avons perdu trop », dit-elle simplement. « À attendre des ambulances qui ne sont jamais venues, ou la police qui a empiré les choses. Alors nous avons appris à nous débrouiller seuls. »
Jermaine ajoute : « La ville dépense plus pour les caméras de sécurité que pour les soins. Nous sommes maintenant la caméra, sauf que nous ne faisons pas de signalement, nous intervenons. »
Alors que nous distribuons des provisions, une voiture de police ralentit à proximité. Les bénévoles se crispent. Un agent baisse sa vitre. « Vous n'avez pas d'autorisation pour ça, n'est-ce pas ? » Danielle esquisse un sourire crispé. « Nous avons l'accord des habitants », répond-elle. L'agent hésite, puis repart. L'autorité du collectif est morale, non légale, et dans ce quartier, cette distinction détermine souvent qui survit.
Après la disparition de la voiture, une femme murmure : « Ils reviendront la semaine prochaine. » Jermaine hausse les épaules. « Nous aussi. »
Après-midi : Le cercle de l'éducation À 14 heures, nous rejoignons l'espace communautaire. Le déjeuner, composé de riz, de lentilles et de thé, est avalé rapidement avant le début du cercle d'apprentissage. Ces séances du samedi réunissent adolescents et adultes pour ce que Danielle appelle « l'école dans la vraie vie ». Le thème du jour est le pouvoir et le récit .
Le groupe forme un cercle lâche. Sur le mur derrière eux sont affichées des posters des sessions précédentes : « Connaissez vos droits », « À qui profite la peur ? » et « Loger est un verbe. »
Danielle commence par une question : « Quelle est la dernière fois que quelqu’un a parlé à votre place au lieu de parler avec vous ? » Une adolescente, Safia, répond la première : « Ma professeure. Elle a dit que j’étais “trop émotive” pour parler de la Palestine. » Rires, puis murmures approbateurs.
Jermaine renchérit : « C’est là le piège. Ils prétendent vous donner la parole, mais ils gardent le micro. »
La séance alterne entre récits personnels et analyses collectives. Quelqu'un fait remarquer que les médias décrivent East Bridge comme un quartier « en difficulté ». « En difficulté pour qui ? » demande Danielle. « Pas pour nous. Pour eux, parce que nous ne correspondons pas à leur description. »
Plus tard, Alia propose une lecture : un extrait d’Audre Lorde, recopié sur un bout de papier. « Prendre soin de moi n’est pas de l’égoïsme, lit-elle, c’est de l’instinct de survie, et c’est un acte de résistance politique. » Elle observe la salle. « Qu’en pensez-vous ? »
Un garçon nommé David répond : « Comme ma mère quand elle paie son loyer avant de manger. » Un silence s'installe. À cet instant, la théorie se heurte à la réalité morale du quotidien.
Ces cercles sont petits, improvisés, mais ils développent ce que Gramsci appelait le bon sens , une conscience critique née de la contradiction vécue. L'apprentissage y est collectif, affectif et lent. « Nous ne formons pas des militants », me confie Danielle plus tard. « Nous formons des voisins capables de débattre. »
Fin d'après-midi : Construire des ponts fragiles
À quatre heures, le groupe se rend au terrain de basket du quartier pour le projet jeunesse. Jermaine entraîne, Danielle arbitre, et Alia surveille les tout-petits à proximité. Les matchs mêlent sport et pédagogie. Chaque séance se termine par un débriefing : on y partage non seulement les scores, mais aussi des réflexions sur le respect, la confiance et la colère.
« Tout le monde a un tempérament colérique », dit Jermaine. « L'important, c'est ce qu'on en fait. »
Il rassemble les adolescents et désigne les gratte-ciel environnants. « On dit que ce quartier est violent. Mais regardez, vous êtes là, vous construisez autre chose. C'est ça la vraie défense. »
Ce projet jeunesse sert aussi de protection. Il permet aux jeunes de se voir entre eux et de se faire plus discrets face à la police, qui patrouille de manière agressive à la nuit tombée. Danielle plaisante en disant que la soirée basket est une « solution de désescalade pour la communauté ».
Plus tard, sur le chemin du retour, deux garçons se disputent à propos d'une faute. Leurs cris redoublent jusqu'à ce qu'Alia s'interpose, les mains tendues. « Hé », dit-elle doucement, « n'oubliez pas qui vous observe. » Les garçons se taisent. À East Bridge, l'autorité s'exprime souvent à voix basse.
Soirée : Le difficile travail du collectif
À la tombée de la nuit, le groupe se réunit dans la salle pour sa réunion d'organisation hebdomadaire. Une trentaine de personnes s'entassent dans la petite pièce : des familles, des étudiants, des agents d'entretien, un professeur retraité. L'ordre du jour est griffonné sur un tableau blanc : Grèves des loyers / Patrouilles de rue / Repas du dimanche.
Danielle préside avec un mélange d'humour et de fermeté. « Soyez brefs et authentiques. » Chaque sujet suscite le débat. Un Kurde plaide pour une réponse plus ferme face au harcèlement des propriétaires. Un Jamaïcain âgé met en garde contre les « combats perdus d'avance ».
La conversation est confuse, multilingue, parfois animée. Les différences de race, d'âge et de classe transparaissent dans chaque phrase. Pourtant, les désaccords ne divisent pas le groupe ; ils le dynamisent. « Si nous étions tous d'accord », dit Danielle en riant, « nous serions le conseil municipal. »
À un moment donné, un jeune homme lève la main avec hésitation. « Pourquoi aider les nouveaux arrivants alors que nos familles attendent toujours un logement ? » Un silence se fait dans la pièce. Jermaine répond lentement. « Parce que si vous commencez à compter qui mérite de l'aide, vous reprenez les propos qui nous ont tués. » Le garçon hoche la tête, le regard baissé.
La réunion se termine, comme toujours, par un tour de table où chacun exprime sa reconnaissance pour une attention particulière qu'il a remarquée durant la semaine. « Alia pour les couches », « Kuba pour la traduction », « Terry pour sa présence ». Applaudissements, rires, quelques larmes.
Ce rituel de gratitude, m'a confié Violet lors d'une visite depuis Renby, est l'acte le plus radical d'East Bridge : « Ils transforment la différence en remerciements. »
Nuit : La politique de l'espoir précaire
Une fois la réunion terminée, je reste avec Danielle pour empiler les chaises. Elle est épuisée mais toujours pleine d'entrain. « Vous savez, dit-elle, les gens pensent que la politique est une question de pouvoir. Pour nous, c'est une question de patience. Il faut apprendre aux gens à rester dans la salle même quand ils sont en colère, et c'est déjà la moitié du chemin parcouru. »
Je lui demande ce qui la motive. Elle hausse les épaules. « Parce que personne d'autre ne viendra. Et parce que parfois, pendant quelques heures, on voit que ça marche. »
Dehors, le quartier scintille de lueurs jaunes. Un groupe d'adolescents traîne près du terrain de basket, riant aux éclats. Deux femmes rentrent chez elles en fumant une cigarette. La ville bourdonne autour d'elles : bus, sirènes, le bourdonnement sourd de la survie.
En me dirigeant vers la gare, je repense à ce que j'ai vu : une vie politique tissée d'improvisation, d'humour et d'une réparation incessante. East Bridge ne prétend pas à l'unité ; sa force réside précisément dans sa fragmentation, dans le travail quotidien de traduction, tant linguistique que morale.
Burford s'est organisé par l'endurance, Renby par la réflexion. East Bridge s'organise par la relation , cet art fragile et délibéré de rester connecté malgré tout ce qui devrait les séparer.
En termes gramsciens, il s'agit du bon sens retravaillé par la base : une contre-hégémonie multilingue forgée non pas dans l'idéologie mais dans la conversation, où l'équité signifie écouter plus longtemps que ne le permet le confort.
Ici, la solidarité n'est ni pure ni permanente. Elle vacille, vacille, se reconstruit, à l'image des réverbères qui bourdonnent au-dessus du tribunal. Mais dans sa persistance réside une résistance silencieuse : la conviction que des personnes divisées, racialisées et abandonnées peuvent encore bâtir ensemble quelque chose, aussi provisoire soit-il.
Avant de partir, je passe devant une fresque peinte sur le côté de la laverie. Elle représente deux mains, l'une noire et l'autre brune, tenant une miche de pain. Au-dessus, à la peinture en aérosol délavée, on peut lire :
« Nous partageons, donc nous sommes. »
À East Bridge, ce n'est pas une métaphore, c'est une méthode. Nourrir, enseigner et débattre, jour après jour, constituent le socle du sentiment d'appartenance. Dans un contexte de suspicion et de pénurie, ces actes d'entraide transforment la différence elle-même en fondement du politique.
Et comme Danielle l'a dit lors de notre première rencontre : « La solidarité n'est pas une fin en soi, c'est un entraînement. »
Reportage de D Hunter, librement traduit, adapté, raccourci et piraté par la piraterie antifasciste de Genève