3/7 – Les premières rencontres : apprendre à parler, D Hunter

[ aller à partie 1 et partie 2 ]

Dans les semaines qui suivirent cette soirée chez Aisha, l'idée se propagea plus vite que nous ne l'avions imaginé. Pas de lancement officiel, pas d'affiche, pas de nom. Juste des messages échangés sur des groupes WhatsApp, des mots griffonnés sur des enveloppes et des gens qui se présentaient. Lorsque la première réunion eut lieu, deux vendredis plus tard dans la cuisine de Jordan, l'histoire avait déjà fait le tour du quartier d'Hatherleigh Estate, légèrement modifiée à chaque fois qu'on la racontait. Tout le monde savait que tout avait commencé avec Sophie, mais que le projet avait pris une ampleur bien plus grande : un désir collectif d'apprendre à gérer la souffrance sans renoncer à la possibilité de la définir.

La cuisine de Jordan était plus petite que le salon d'Aisha, mais plus confortable. La porte de derrière était entrouverte pour aérer, et on fumait en se penchant dehors sous la bruine. Nous étions une douzaine environ, la moitié déjà présents ce soir-là, l'autre moitié nouveaux. Quelqu'un avait apporté des chips et une bouteille de limonade de deux litres. La table était recouverte de notes d'une réunion des anciens locataires : loyers, problèmes d'humidité, état des poubelles. Nous avons écarté les papiers, mais sans les cacher. Il nous semblait logique que les questions de sécurité côtoient celles d'entretien.

La première heure fut un peu gênante, comme souvent au début. Personne ne savait vraiment à quoi devait ressembler une « réunion de responsabilisation communautaire ». Aisha commença par quelques phrases expliquant qu'elle souhaitait un espace de dialogue franc, pour partager nos connaissances sur les conflits, la protection et le respect. Elle évitait le langage formel ; il ne s'agissait pas d'une formation. Jordan enchaîna en rappelant que le but n'était pas de dénoncer les individus, mais de construire ensemble une méthode pour gérer les problèmes. Puis, nous restâmes tous les yeux rivés sur nos tasses, attendant la prise de parole.

Je me souviens surtout du silence, de ce silence pesant plutôt que vide. C'est Sophie qui l'a rompu. Elle a dit qu'elle ne voulait pas raconter ce qui s'était passé, que ce n'était plus une question d'événement isolé. Elle voulait parler de ce qui rendait la violence possible : les petites permissions, les habitudes du silence. Sa voix ne tremblait pas ; elle était assurée, presque bureaucratique dans sa précision. Cette assurance a permis à chacun de prendre la parole, non pas pour se confesser, mais pour réfléchir.

Les gens ont commencé à partager des histoires sans prétention, mais qui s'accumulaient : des disputes qui dégénéraient, des moments où quelqu'un avait tressailli sans que personne ne s'en étonne, la règle tacite qui veut que les problèmes familiaux restent confinés à l'appartement. C'était une cartographie collective des violences, perçues comme une infrastructure plutôt que comme une anomalie. En les écoutant, j'ai réfléchi à la difficulté de traduire le langage académique en pratique. Des termes comme « masculinité toxique » ou « violence sexiste » paraissent abstraits tant qu'on n'a pas à les expliquer autour d'un café instantané à un voisin d'enfance. À Hatherleigh, ces idées étaient réinterprétées dans un langage simple et accessible.

En tant qu'ethnographe, j'avais été formé à repérer les catégories et les systèmes. Ici, ces catégories se construisaient en temps réel. Aisha résumait chaque intervention dans les termes les plus simples : « Donc, vous dites que la peur empêche les gens de parler. » « Donc, vous dites que les excuses ne suffisent pas. » Ses résumés transformaient l'anecdote en analyse, et les gens acquiesçaient, soulagés d'entendre leurs pensées explicitées. Le processus était lent mais fécond ; il a engendré son propre vocabulaire.

Une phrase de Jordan, prononcée lors de cette première réunion, m'a particulièrement marquée : « On ne peut pas compter sur eux, alors il va falloir apprendre à compter les uns sur les autres. » Par « eux », il entendait les institutions habituelles : la mairie, la police, les services sociaux, qui n'interviennent qu'une fois la situation devenue critique. Cette phrase est devenue le principe fondamental du projet, même si nous l'ignorions alors. C'était une affirmation d'autonomie née de l'épuisement.

Au fil des semaines, les réunions se tenaient tour à tour dans les cuisines et les salons du quartier. Chaque lieu avait son ambiance particulière : une odeur de javel dans un appartement, un fouillis de jouets dans un autre, le bruit incessant d’un babyphone. Nous nous réunissions après le travail, entre deux trajets scolaires, parfois avec des enfants qui jouaient en arrière-plan. La participation était irrégulière mais constante. Ce qui importait, ce n’était pas l’assiduité, mais la continuité ; il y avait toujours une réunion, même si les participants changeaient.

Peu à peu, la structure a commencé à se dessiner. Nous avons appris à commencer par un tour de table pour prendre des nouvelles de chacun, savoir comment il allait, qui avait besoin d'aide concrète, qui avait du temps libre pour écouter une personne en difficulté. Cela a estompé la frontière entre soutien émotionnel et organisation politique, ce qui s'est avéré être l'objectif recherché. HECAP se constituait non pas comme une institution, mais comme un modèle de reconnaissance mutuelle.

Les premières conversations étaient denses, mais pas désespérées. Nous avons parlé de consentement, de ce que pouvait signifier la responsabilité sans punition. Liam, qui travaillait de nuit dans un entrepôt logistique, a décrit comment les hommes au travail utilisaient l'humiliation comme moyen de créer des liens. Tanya a évoqué l'injonction faite aux femmes de maîtriser discrètement les colères des hommes pour maintenir la paix. C'étaient des observations ethnographiques du pouvoir au quotidien, présentées sans jargon. Après chaque réunion, je me surprenais à noter des phrases, non pas pour les citer dans un article, mais pour me souvenir d'une nouvelle grammaire en devenir.

Un soir, Aisha m'a demandé d'animer un petit exercice qu'elle avait trouvé en ligne : un jeu de rôle sur l'intervention, sur la conduite à tenir face au harcèlement. Au début, c'était un peu forcé, tout le monde était gêné et plaisantait. Mais à mesure que les exemples devenaient plus concrets – des insultes proférées à l'arrêt de bus, des agressions lors de soirées –, les rires se sont estompés. À la fin, les participants échangeaient des stratégies : qui appeler, où se placer, comment intervenir sans envenimer la situation. C'était de la pédagogie pratique déguisée en conversation.

D'un point de vue analytique, ces rencontres produisaient ce que je décrirais plus tard comme une théorie vernaculaire : des concepts élaborés collectivement par l'expérience vécue plutôt que par une traduction académique. Des expressions comme « assurer la sécurité de chacun » ou « créer de l'espace » véhiculaient une signification à la fois émotionnelle et structurelle. Elles fonctionnaient comme une éthique opérationnelle : flexible, situationnelle, mais profondément contraignante.

Au bout d'un mois environ, Aisha a suggéré de donner un nom au groupe. L'acronyme est venu en premier : HECAP, pour Hatherleigh Estate Community Accountability Project (Projet de responsabilisation communautaire du quartier de Hatherleigh). Quelqu'un a plaisanté en disant que cela ressemblait au nom d'un service municipal, ce que nous avons tous pris comme un compliment. Ce nom ancrait le travail dans le territoire, affirmant que théorie et pratique pouvaient coexister au sein d'un même quartier.

Ce qui m'a le plus impressionné, c'est la rapidité avec laquelle le groupe a compris que la responsabilité ne se limitait pas à réagir aux préjudices, mais impliquait aussi de les prévenir. Les conversations se sont élargies : précarité du logement, santé mentale, épuisement lié au travail posté, isolement des parents isolés. La violence n'était plus perçue comme une anomalie, mais comme un symptôme de la situation. Cette démarche analytique, consciente ou non, s'inscrivait dans la lignée des meilleures approches de la sociologie radicale : appréhender la souffrance individuelle comme une conséquence collective.

À la fin du premier mois, HECAP était devenu un rendez-vous incontournable du quartier. Des affiches, écrites au feutre, fleurissaient sur les panneaux d'affichage : Groupe de responsabilisation communautaire – Jeudis 19h – Ouvert à touxtes. Il n'y avait pas d'adhésion formelle, seulement de la participation. Si quelqu'un cessait de venir, d'autres prenaient de ses nouvelles. Le groupe mettait déjà en pratique les principes qu'il prônait.

Je repartais de chaque réunion avec une quantité de notes que je ne pouvais plus organiser. Mon rôle évoluait, passant de simple visiteur à participant, même si j'hésitais à le nommer ainsi. Je n'étais ni animateur ni facilitateur ; j'apprenais. Dans chaque conversation, j'observais la lente construction d'une nouvelle infrastructure de soins, qui ne dépendait ni des autorisations ni des financements. C'était la sociologie vécue avant même d'être écrite, la théorie devenant méthode en temps réel.

Quand je repense à ces premières réunions, c'est surtout le son qui me revient en mémoire : le grincement des chaises sur le parquet, le murmure des voix qui se chevauchent, le bruit ordinaire des gens qui apprennent à parler différemment de choses qu'ils ont toujours sues. En apparence, rien de révolutionnaire, mais en pratique, ça l'était.