ContraPoints prend (non-)position sur le génocide Palestinien

NdT : Le 9 juillet 2025, la youtubeuse américaine Natalie Wynn (aka ContraPoints) célèbre pour ses longues vidéos soignées sur les incels et sur la transphobie de J.K. Rowling, rompt son silence pesant sur le génocide des gazaoui·e·s. Elle choisit de le faire par un texte sur reddit que je traduis en intégralité ci-dessous. Qu'on juge sur pièce.

Considérations sur I/P

(Je poste ici plutôt que sur Twitter dans l'espoir de minimiser les citations de fragments hors-contexte. Sincères excuses aux modos.)

Alors. De nombreuses personnes de gauche [leftists]a se sentent trahies que je n'aie pas fait de vidéo sur la Palestine. Est-ce qu'elles veulent vraiment une vidéo ContraPoints sur la Palestine? Seront-elles satisfaites si je prends un bain en versant du lait sur un mannequin de Benjamin Netanyahu? Non. J'ai posté sur Gaza occasionnellement, et j'ai fait, sans en parler publiquement [quietly], des dons à des organisations humanitaires palestiniennes. Mais je crois que ce que ces gauchistes souhaitent c'est que je joigne ma voix à leurs slogans rageurs [chorus of anger]. Iels perçoivent de l'hésitation de ma part et me jugent vertement sur mes opinions présumées. Je préfère être jugée sur mes opinions véritables. Du coup, les voici:

Israël est-il en train de commettre un génocide à Gaza? Oui. Y suis-je opposée [Do I oppose it]?b Oui. Cela m'inspire-t-il de la colère? Oui. Je ressens aussi plein d'autres choses:

I. De la fatalité [doom]c. La semaine qui a suivi le 7 octobre, l'atmosphère chez les dirigeant·es et civil·es Israélien·nes était clairement, très largement, une panique existentielle de l'ordre du réflexe de survie [kill-or-be-killed existential panic] et une soif de vengeance implacable. Ça m'a rappelé les USA après le 11 septembre. Aucun argument, aucune manif, n'aurait pu les arrêter. Pas plus qu'il n'était réaliste politiquement pour les États-Unis de révoquer leur aide financière à Israël dans un délai suffisamment court pour que cela ait un impact. Il aurait fallu remplacer la plupart des député·es et revenir sur des décennies de diplomatie et de stratégie bipartisanes. Dans le meilleur des cas, ça aurait pris des années. D'où un sentiment de futilité. Mais pire que ça:

II. De l'abattement [misery]. La gauche pro-Palestinienne a rapidement décidé de faire de leur but premier, non la simple opposition au génocide, mais au sionisme en général; en d'autres termes, une opposition à l'existence d'Israël en tant qu'état juif. À partir de là, iels ont décidé de tracer une ligne entre les gens biens et les fascistes génocidaires, avec les conséquences suivantes:

  1. Ça a restreint la coalition. “Sioniste” est une catégorie très large. La plupart des Juifs sont sionistes. Toute personne qui soutient une solution à deux états est sioniste.
  2. C'était politiquement irréalisable. Comment, depuis la situation actuelle, arriver concrètement à la dissolution d'Israël en tant qu'état juif? Je ne vois pas comment ça peut advenir sans un total effondrement interne de la société israélienne ou bien... une guerre nucléaire. Comme d'habitude, la gauche s'est faite l'avocate d'une cause perdue d'avance.
  3. Ça a introduit des ambiguités dangereuses. Désigner d'un terme aussi vague que le “sionisme” l'incarnation du mal absolu en politique, c'est ouvrir la porte à des abus de langage [rhetorical abuses] de toutes sortes. D'une part, la droite israélienne dénonce toute manifestation antisioniste comme intrinsèquement antisémite et constituant une menace existentielle. D'autre part, l'emploi délibérément équivoque du terme “sioniste” a une longue histoire chez les antisémites (ZOGd, etc.). Les antisémites se réjouissent du regain de popularité du terme “antisioniste” qu'iels détournent pour légitimer leur propre projet, et nombre de gens ne sont pas assez informés sur l'antisémitisme pour réaliser ce qui est en train de se passer. Ces problèmes se renforcent mutuellement.

III. De l'angoisse [dread]. La gauche en ligne [online left] a passé les 20 derniers mois à diffuser des centaines de photos et vidéos de cadavres d'enfants Palestinien·nese. Cela a eu pour principale conséquence de créer une population en état permanent de rage viscérale, mais dépourvue de possibilités d'action significatives. Je crains que cela ne s'avère pire qu'inutile. L'antisémitisme et l'antisionisme sont des concepts distincts, et les confondre est dangereux. Mais dans les faits, la perception de l'état d'Israël impacte par capillarité [seep out into] les attitudes envers les Juif·ves en général. Les personnes juives qui se sentent isolées et inquiètes actuellement ne font pas preuve selon moi d'affolement ou de parano. Certes, il existe un trauma communautaire et des conduites d'hypervigilance. Certes, à droite, la “lutte contre l'antisémitisme” sert de prétexte fallacieux à des ordures sans scrupules pour ignorer et censurer toute critique d'Israël. Mais il y a aussi une crainte valable de la récurrence de schémas antisémites du passé, et cette peur donne du poids à la droite sioniste lorsqu'elle affirme que seul Israël peut assurer la sécurité des Juif·ves. Est-ce qu'on doit en conclure qu'Israel ne peut être critiqué et sanctionné? Certainement pas. Mais c'est une dynamique à laquelle je ne veux pas risquer de contribuer sans des bénéfices tangibles pour la contrebalancer. Par conséquent, j'aborde ce sujet avec précaution.

IV. De l'amertume [bitterness]. Une bonne partie de la gauche en ligne s'est exclusivement focalisé, tout au long de l'année 2024, sur la Palestine et la complicité des politicien·nes Démocrates du fait de leur envoi d'aide à Israël. Cette campagne a eu les effets suivants:

  1. Zéro vies palestiniennes sauvées. Tsahal [the IDF]f n'a pas largué une bombe de moins, tiré une balle de moins.

  2. Cela a peut-être légèrement contribué à la réelection de Trump, garantissant du coup que les États-Unis ne feront peser aucune pression diplomatique sur Netanyahu pour au moins quatre ans et rendant les manifestations contre Israël à la fois bien plus risquées et moins efficaces. Accessoirement, Trump représente une menace pour moi et à peu près tous les gens que j'aime. Ça ne serait pas un motif de rancoeur [bitterness] pour un être parfaitement éclairé, mais pour moi ça l'est.

Rien de tout cela n'est de la faute des Palestinien·nes bien sûr; ce sont les victimes ici, dans leur écrasante majoritég. J'espère que les orientations Américaines finiront par évoluer en leur faveur et je continuerai à soutenir leur cause.

Pour résumer: La situation m'apparaît désespérée, insoluble, extrêmement clivante, et dépourvue d'éléments qui pourraient être transformés en divertissement sur la politique [political entertainment] d'une manière appropriée. C'est pourquoi je n'ai pas fait de vidéo dessus.

Il va sans dire que je ne parle qu'en mon nom — d'autres youtubeur·euses de gauche [breadtubers]h ont sans doute des opinions différentes.

ContraPoints (aka Natalie Wynn) sur Reddit le 9 juillet 2025


Notes de traduction:

a.
En contexte Américain, “la gauche” et “les leftists” (littéralement gauchistes, mais sans connotation péjorative), représente tout le spectre politique à la gauche du parti Démocrate. Y sont parfois inclus l'aile gauche des Démocrates tels que Bernie Sanders et Alexandra Ocasio-Cortez. Rien à voir avec la “gauche” française donc, si tant est qu'on la fait encore démarrer au PS. Le centre-gauche (principalement le parti Démocrate) est qualifiée de “liberal”. ContraPoints s'est elle-même définie comme “liberal” dans sa dernière vidéo, début 2025.↩

b.
Le terme “to oppose” est ambigu. Il peut évoquer un sentiment ou une action. Il me semble au vu de l'ensemble du texte que ContraPoints est “opposée” moralement, mais ne “s'oppose” pas concrètement.↩

c.
Les 4 termes que Contra met en avant pour décrire son ressenti sont: “Doom, Misery, Dread, Bitterness”. J'ai traduit “Fatalité, Abattement, Angoisse, Amertume.” Les connotations sont riches quoique largement convergentes:

  • “Doom”, c'est non simplement le sentiment d'impuissance face à une catastrophe annoncée, mais l'acceptation tragique, la soumission à un destin hors de notre contrôle. Enfin le terme fait inévitablement écho au “doomscrolling”, soit le geste spécifique aux réseaux sociaux (descendre mécaniquement un fil de contenus infini) et l'affect induit par l'accumulation vertigineuse d'informations brutales.
  • “Misery”: s'il a bien la même origine que “misère”, en anglais le sens courant est celui d'un abattement inconfortable, une déprime pluvieuse et durable, une insatisfaction insoluble, une carence de vitalité, de joie. Elle est tournée envers soi-même: on peut s'y complaire (“to wallow in one's misery”). Là où “doom” a des connotations métaphysiques, “misery” est une émotion très incorporée, voire une sensation. Le mot “abattement” me semble assez proche, mais on pourrait préférer désolation, affliction, désarroi.
  • “Dread”: c'est un état causé par l'appréhension, sinon la certitude, d'un mal à venir. Si le sens historique était celui d'une terreur intense, d'un effroi, d'une épouvante, aujourd'hui il décrit plutôt un sentiment dégoulinant et froid; une angoisse suintante plutôt qu'une peur saisissante. En tout cas l'effet de cette émotion est une paralysie, là encore; la catastrophe anticipée est trop grande pour être maîtrisée, l'heure et la direction de sa venue trop incertaines pour s'y préparer.
  • “Bitterness”: a priori équivalent de l'amertume française, si ce n'est que, comme Contra le reconnaît, la “bitterness” est une émotion un peu mesquine, une aigreur, une rancoeur. Non seulement le dépit face à un gâchis, mais aussi une rancune envers celleux que l'on en tient pour responsables.↩

d.
“Zionist Occupied Governement”, gouvernement occupé par les sionistes: terme néonazi désignant le gouvernement américain considéré comme infiltré par “les sionistes”, sous-entendu: les juifs. Par extension l'acronyme ZOG (ou le verbe zogged) est appliqué à d'autres domaines (médias, universités...) pour dénoncer leur supposée “infiltration” par des juifs agents d'un complot mondial.↩

e.
Autant je laisse Wynn s'exprimer dans ma traduction malgré mes désaccords profonds, autant ce point me semble trop grave pour être laissé sans commentaire. Wynn omet de mentionner que le partage d'informations, y compris de photos choquantes, émane avant tout des Palestinien·nes elleux-mêmes. Il ne s'agit pas d'une initiative de la gauche mais d'un relai d'une initiative populaire, visant à visibiliser les faits malgré le massacre systématique des journalistes professionels sur le terrain et les ambivalences des rédactions occidentales.↩

f.
Le terme anglais est “IDF”, pour “Forces de Défense Israéliennes”. Il correspond à peu près à l'hébreu Tsahal, souvent employé par les médias français. Tous deux sont des termes certes officiels, certes très répandus mais vus par les Palestinien·nes comme intrinsèquement propagandistes. Si on veut rester neutre, on peut très bien parler de l'“armée israélienne”.↩

g.
La phrase en anglais (“they are overwhelmingly the victims here”) est ambigue; les Palestinien·nes constituent-iels l'essentiel des victimes (sous-entendu, une minorité des victimes est israélienne ainsi que d'autres nationalités), ou sont-iels pour l'essentiel des victimes (sous-entendu, iels ne sont pas toustes innoncent·es)?

La formulation me fait pencher pour la seconde lecture, mais il peut s'agit d'une maladresse.↩

h.
“Breadtubers”: Sur YouTube, “Breadtube” est une sous-communauté officieuse de commentateur·euses de gauche anglophones dont ContraPoints a souvent été citée, à la fin des années 2010, comme la figure tutélaire avec deux ou trois autres vidéastes. Le terme semi-sérieux provient du livre de Pierre Kropotkine “La conquête du pain”, censé faire figure de manifeste de cette communauté.↩