Andrea Dworkin, la sioniste

Traduction de l'article “Are Women Weak Jews?” de Sophie Lewis publié le 27 mai 2025 dans le magazine Spectre.

Andrea Dworkin, wikipedia

L'oeuvre d'Andrea Dworkin, avatar belle-lettriste de la deuxième vague, comprend douze livres (sans compter les trois sur le porno coécrit avec Katharine MacKinnon). Parmi ceux-ci, on compte plusieurs titres peu connus (le roman Mercy et la collection d'essais Life and Death, notamment) mais un en particulier gît dans une obscurité qu'on ne peut pas soupçonner d'être accidentelle. Alors que c'est ce livre-là — son livre sur Israel — qui mérite le plus réexamen aujourd'hui, ses fans du vingt-et-unième siècle semblent déterminé·e·s à entériner sa radiation des archives culturelles ; iels célèbrent plutôt ses tonitruants écrits de critique culturelle des débuts : Pornographie, Woman Hating, Les femmes de droite et Notre sang.

Près de six cent jours ont passé, au moment où j'écris ces lignes, depuis l'accélération d'un génocide long de plusieurs décennies en Palestine que beaucoup ont justifié au nom des femmes. J'ai tenté ailleurs d'exprimer mes difficultés avec la pornophobie auto-flagellatoire de Dworkin dans un esprit de camaraderie et en acceptant ses cadrages (autrement dit, en mettant de côté son sionisme). Une approche plus courageuse aurait été de constater que la colonialisation de peuplement qu'elle prônait dans ses dernières années était inséparable du nationalisme culturel féminin de ses premiers textes. En effet, Scapegoat: the Jews, Israel and Women's Liberation (“Bouc émissaire : les juifs, Israel et la libération des femmes”) ne fait que verbaliser son remède aux maux qu'elle a exploré avec virtuosité des décennies durant. C'est le travail le plus long de Dworkin, et dont la gestation a été la plus longue. J'y vois la culmination pessimiste d'une vie de l'esprit qui débute, à la fin des années 60, par un bref moment d'optimisme aux antipodes des positions qu'elle finira, dans un tournant tragique et auto-détestatoire [self-loathing], par embrasser après que son mariage ait prit un tour féminicidaire. Des décennies plus tard, avec Scapegoat, elle défend sans sourciller la nécessité d'établir, par tous les moyens, un “Israël” pour les femmes. En chemin, Dworkin sonde les abîmes criminels de l'Israël réel avec une honnêteté déconcertante, mais à la seule fin de démontrer qu'il n'avait pas d'autre choix.

Les lecteurices de Dworkin, je crois, sont rares à connaître Scapegoat. En 2023 la philosophe Natalie Wynn a.k.a. “Contrapoints” vient gonfler la vague néo-dworkiniste lorsqu'elle recommande à ses près de 2 millions de followers sur YouTube de lire Les Femmes de droite (1978) pour comprendre le tournant anti-trans de J. K. Rowling (elle aussi grande citatrice de Dworkin). Wynn fait bon usage du premier chapitre, “La promesse de l'ultra-droite” — comme la théoricienne Robyn Marasco du blog Historical Materialism quelques années plus tôt[lien] — mais le progressisme mesuré et minutieusement argumenté de la youtubeuse transféministe n'a que peu à voir avec la tonalité apocalyptique de la pensée de Dworkin. Les Femmes de droite prédit in fine avec aplomb le “gynocide” de masse qui vient (mais Wynn n'a peut-être pas lu le livre jusqu'au bout).

Cette année [2025], au vu de son regain de popularité, les maisons d'édition anglophones Penguin et Picador ont republié ce livre ainsi que deux autres, Pornographie (1979) et Woman Hating: de la misogynie (1974) (La haine des femmes au Québec), sans doute pour capitaliser sur le buzz déclenché par la parution sous une couverture carmin d'une épaisse anthologie de Dworkin (exempte d'extrait de Scapegoat) que les presses du MIT et Johanna Fateman (ex-membre du groupe Le Tigre) ont mise au monde en 2019. Le New Yorker s'en était extasié, puis avaient parues une nouvelle biographie à sa gloire de Martin Duberman et un biopic financé par Gloria Steinem, suivi d'un documentaire indépendant (intitulé Dworkin) en 2024.

Un court article publié en 2020 par le compagnon de vie dévoué de Dworkin, John Stoltenberg, au titre prometteur de “Andrea Dworkin était une alliée des luttes trans”[lien], circule sans arrêt parmi une nouvelle génération de féministes radicales en ligne ; et ce bien que dans son contenu il se borne à montrer qu'en 1974, Dworkin était bien plus ambivalente sur les femmes trans — car “victimes de la médicalisation” — que ne l'était la transphobe-en-chef Jan Raymond (dont Dworkin gratifia en 1978 le livre trans-annihilationniste L'Empire Transsexuel d'une recommandation en couverture). Raymond, quant à elle, rétorquera en 2021 — hélas, plutôt décisivement — que Dworkin avait en fait renié son non-TERFisme, de même que les excès (pro-zoophilie, pro-inceste) de ses écrits du début des années 70 (d'où Stoltenberg tire ses affirmations). Je ne peux pas me prétendre surpris·e de voir des idéologues anti-trans telle que la soi-disant “féministe radicale conservatrice” Louise Perry (qui milite pour l'abolition du divorce sans égard à la faute) faire l'apologie d'Andrea Dworkin en 2024. Ce qui me surprend (et m'attriste), c'est de voir parmi ses thuriféraires de brillantes féministes socialistes contemporaines.

Cela fait cinq ans que j'assiste à tout cela, les yeux de plus en plus exorbités, le coeur aspirant sans cesse et en vain à ce que l'objet de ce retour de vogue soit une autre (une meilleure) féministe de la deuxième vague : Pat Parker peut-être, ou Amber Hollibaugh, ou Joan Nestle. Parmi les éléments du marketing actuel de Dworkin, le côté, “hou, attention, c'est pas des idées en vogue, t'es pas prête, t'as pas peur ?” me fait particulièrement tiquer. Comme le bref engouement pour le mouvement “4B” en 2024 l'a montré, il n'y a clairement rien de démodé à prôner le séparatisme aujourd'hui. Pourtant les rédactrices de quatrième de couv et les rabatteuses du néo-Dworkinisme semblent s'imaginer en train de briser des tabous, leur propos se résumant souvent à : “franchement c'est pas sexy, c'est pas à la mode, c'est cancel, c'est radioactif, tu vas pas comprendre.” La préface à l'édition Picador des Femmes de droite est de la journaliste du Guardian Moira Donegan, avertissant prétentieusement que “tout le monde n'a pas” la capacité “d'encaisser” Dworkin, c'est-à-dire de “regarder en face la réalité du monde”.

Malgré tout, peut-être est-ce là une attitude plus honnête que celle des lectrices de Last Days at Hot Slit (“Derniers jours à Fente Chaude”, une collection d'essais) qui, sous une réprobation distinctement de façade s'affirment séduites malgré elles : la prose décapante de la vieille séparatiste exerce un “attrait alarmant”, comme ces enthousiastes le rapportent souvent. Les soc'-dems qui confessent leur conversion émotionnelle à une idéologie “alarmante”, ce n'est pas ce qu'il y a de plus rare comme phénomène ces temps-ci ; et c'est une chose de trouver stylée l'aversion de Dworkin pour les femmes qui font du porno, qui militent pour la décriminalisation du travail du sexe ou qui aiment le BDSM ; c'en est une autre quand Brock Colyar, la “party girl de service” du New York Magazine, après un week-end à faire la fête avec la “nouvelle jeunesse de droite” trumpiste, nous informe que sous l'influence MAGA, “j'étais débridée : je traitais les gens de mongols, je faisais des blagues sur les grosses”, que c'était “libérateur, émancipateur” de perdre des ami·es en “ayant des débats” (en justifiant) l'anéantissement de Gaza.

Il est juste de “s'alarmer” d'une telle “libération”. Dworkin commence Scapegoat avec cette proclamation étrange — et étrangement banale — de nationalisme : “Je suis une ennemie du nationalisme et de la domination masculine. Cela veut dire que je rejette tout nationalisme excepté le mien.” Immédiatement, elle enchaîne en reconnaissant que le gouvernement (israélien) qui représente ce qu'elle appelle incorrectement son “groupe ethnique” (les juif·ves) a “franchi la ligne entre l'autodéfense et l'agression”. Puis, elle ajoute que “cette ligne elle-même ne va pas de soi, car un acte violent peut servir à anticiper une attaque de l'ennemi et peut constituer une forme d'autodéfense.” Deux ans plus tard, les partisans de la guerre en Irak invoqueraient la “défense préventive” pour justifier la même chose, ce qu'on nommerait alors la Doctrine Bush. Toujours sur ce thème de l'agression défensive, Dworkin fait le lien, premièrement, avec la victime inaugurale du marquis de Sade, qui aurait dû tuer son tortionnaire ; et deuxièmement avec son ex-mari, qu'elle a fuit “non parce que je savais qu'il me tuerait, mais parce que je sentais que moi, j'allais le tuer.”

Cet enchaînement vertigineux d'analogies, de la Nakba au mariticide, a lieu en l'espace d'une page, donnant le ton d'un volume qui trace en toute sincérité un lien entre l'antisionisme et “la haine des femmes”. Du début à la fin, dans la pure tradition d'érudition débordante de la prose dworkinienne, un torrent de milliers de références saisissantes et atroces dévale, ayant parfois avec le sujet un rapport pour le moins ténu : Jack l'éventreur, lynchages, cobayes humains en médecine, agressions coprophiles d'Hitler, le roman néonazi Les carnets de Turner, abats-jours faits en peau humaine tatouée, vivisections, incestes, suicides, esclavage, bouillons de filles mortes (durant la famine en Chine), et ainsi de suite. Au vu de ce qui suit, la remarque provoc du début sur la logique que les coups de son ex-mari lui ont inspiré ressemble à un remix du fameux bon mot de Golda Meir : “Quand viendra la paix, nous parviendrons peut-être un jour à pardonner aux Arabes d'avoir tué nos fils, mais il nous sera plus difficile de leur pardonner de nous avoir forcé à tuer les leurs.”

Le plus fascinant pour moi dans Scapegoat, c'est de voir Dworkin se faire mordre si grièvement par sa propre longue habitude du raisonnement par analogie. Sa passion pour le mode d'argumentation féministe exemplifié par la maxime, elle-même pluricentenaire, “La femme est le nègre du monde” (produite par Mary Wollsonecraft et popularisée par les Beatles en 1968) a débuté dans son premier livre, où elle raconte sa prise de conscience féministe comme une soudaine révélation “que nous étions, comme Yoko Ono l'a écrit, le nègre [“the n****r”]1 du monde, l'esclave de l'esclave.” Un essai de 1976 pousse l'absurdité encore plus loin en décrivant le mariage comme la réduction “littérale” de la citoyenne au rang de possession, de sorte que la “racine” du système esclavagiste américain doive être recherchée dans la pratique ancestrale de la violence conjugale. Au moment où elle publie Scapegoat, des décennies plus tard, son usage systématique de l'analogie est tenace au point d'avoir mué en équations catégoriques et inquestionnables ; ses chapitres ne sont plus alors composés que de termes joints par une barre oblique : “Litérature de haine/Pornographie”, “Haine des juifs/Haine des femmes”, et ainsi de suite.

Mais son analogie la plus profonde, qu'elle frôle sans cesse avant de la récuser dans un mouvement de panique, est celle de la Shoah avec la Nakba — une parité qu'elle s'évertue vigoureusement à ne surtout pas envisager. “L'affirmation d'une équivalence morale est terrifiante et inique”, déclare-t-elle en réponse à l'usage, par l'écrivaine palestinienne Hala Deeb Jabbour, du mot “holocauste”. Pourquoi alors insister sur les continuités entre le kahanisme et les chemises brunes, constatant (à juste titre) qu'“il n'y a pas de gène de l'antifascisme qu'auraient les juifs mais pas les Allemands,” et philosophant qu'“il y a quelque chose d'approchant le burlesque dans ces retournements — les arabes qui fuient, les juifs de l'Holocauste qui s'installent” ? Les soldats kahanistes, organisant des pogroms anti-arabes, se surnommaient eux-mêmes “l'unité Mengele”, remarque-t-elle, mais bon, “les soldats sont forcés de se tenir sur une corde raide entre le militarisme et les conduites et affects fascistes. La corde est très étroite, et l'équilibre est précaire.”

Ou encore, dans le troisième chapitre, “Pogrom/Viol”: Dworkin fait se caramboler une longue discussion sur la Nuit de Cristal et une soudaine évocation du massacre par les milices sionistes des Palestinien·nes de Deir Yassin en 1948. Son propos, comme s'il y avait là quelque chose de provocateur, est clairement de dire que les victimes de pogroms passés sont devenues pogromistes à leur tour. Ce qu'elle se sent obligée de dire ensuite — après avoir cité un soldat israélien témoignant s'être senti “empli de dégoût de moi-même” en faisant sauter des maisons palestiniennes — est stupéfiant : il nous faudrait prendre note du fait que “la conscience juive existe, jusque dans sa modalité militariste israélienne”, et apprécier l'auto-réflexion du pogromiste, car “la haine et la violence ne l'ont pas encore détruit.” Il sait, au moins, “qu'il a fait le mal, pas le bien.” On aimerait peut-être savoir ce qu'est exactement que cette “conscience juive”. Et quelle différence ses larmes sur le canon font à celleux qui reçoivent les bombes.

Mais on n'aura pas le temps de s'attarder. Un simple saut de section sépare ce passage du prochain ascenseur émotionnel : Scapegoat affirme à présent que les femmes n'ont pas d'histoire, mais que si nous en avions une ce serait “une histoire du viol : le pogrom contre le corps féminin.” Ces juxtapositions constantes coupent le souffle qu'on prendrait ordinairement pour examiner chaque affirmation, à son tour, avant de passer à la suite. J'en ai la nausée, mais je ne pense pas que ce soit de la façon escomptée. Un commentaire soudain sur la ligature des pieds en Chine vient clore, par exemple, un long passage sur l'oppression patriarcale des femmes gazaouies. Un détour abrupt par le proxénétisme des juives par d'autres juifs suit de nombreux paragraphes sur l'épicentre pornographique du national-socialisme. Un commentaire paternaliste sur le rôle des femmes dans la résistance palestinienne s'évanouit dans un énième recensement de la prostitution légalisée au fil des siècles. Dworkin s'est donné pour mission de prouver, inexorablement — par une spirale centripète d'équivalences à base de fondus enchaînés — que la “haine des femmes” au coeur des hommes est partout, de tous bords. Cette haine restera jusqu'à ce que les femmes se soulèvent par-delà les frontières, et redessinent de nouvelles frontières pour elles-mêmes en s'emparant d'une matrie — un “Israël” — à l'abri des hommes. Sa mission est un succès. Il se trouve que je la considère fasciste, au premier chef [not least] de par son insistance sur l'innocence féminine.

L'histoire selon Dworkin est en même temps éblouissante d'érudition et atterrante d'idiotie : les hommes ont tout fait. Quand bien même on définirait “l'histoire” en termes strictement militaires, c'est impardonnable : les conflits armés ont toujours inclus des leadeuses, telles que, dans le cas du Front Populaire de Libération de la Palestine, Abla Taha, Latifa Howari, Sarah Joudeh et Leila Khaled. Dworkin ne mentionne ni ces militantes palestiniennes ni aucune autre, et est d'avis que le féminisme n'est pas actuellement possible dans le monde arabe : “dans la sensibilité contemporaine des femmes arabes, le mâle palestinien est la figure romantique,” et non la femme palestinienne. La question de la lutte antisioniste des femmes palestiniennes n'est abordée qu'indirectement, ce qui est en dit long, en l'insérant dans une évocation de “l'héroïsme des combattantes algériennes” de 1954 à 1962, dont l'objectif est de marteler que les mouvements de libération nationale finissent toujours par trahir leurs femmes. D'ailleurs, quand des femmes participent à la lutte, c'est “parce qu'elles peuvent être utiles et utilisées”, obtenant ainsi “une dérogation temporaire à la servilité totale”. Qui plus est, “la subsomption de l'individualité dans la lutte nationaliste est un processus aisé pour les femmes, qui n'ont que peu d'expérience de la réification sociale d'une identité particulière.” Ces femmes sont de la chair à mouvements révolutionnaires, assène Dworkin avec misogynie, car elle n'ont pas d'individualité.

Les nombreuses litanies de faits sur le viol dans les précédents livres de Dworkin tels que Coïts apparaissent comme des répétitions générales en vue du remix du chapitre trois de celui-ci. “Le viol”, scande-t-elle en plein déversement informationnel, “est la pulsation cardiaque du meurtre.” C'est une punchline indéniable. Mais curieusement, alors que les damnées de la terre sont toujours des femmes, “Pogrom/Viol” se base sur l'assertion singulière que “les hommes israéliens se font violer.” Dworkin maintient que “le viol d'un ennemi vaincu, un soldat, un homme” fait partie du “code arabe, coexistant avec l'obligation du père ou du frère de tuer la soeur pour son impureté sexuelle.” Elle extrapole encore, s'autorisant du livre Arab and Jew (“Arabe et juif”) (1987) de l'ancien chef du bureau du New York Times à Jérusalem David Shipler, pour affirmer que les Palestiniens mènent “une vendetta par le viol des hommes par d'autres hommes.” C'est d'ailleurs sur cette seule base — à savoir le témoignage non-corroboré, cité par Shipler, d'un vétéran de la milice Haganah (puis colonel dans l'armée israélienne), Rafi Horowitz, se remémorant les mutilations génitales et oculaires systématiques de la Légion Arabe — que Dworkin émet son verdict glaçant : “le viol de vengeance des soldats israéliens capturés fait partie de la peur, partie de la haine, qui anime la crainte israélienne de l'anéantissement.” C'est là sa conclusion, et sachant que le viol, pour Dworkin, est la plus haute légitimation de la défense préventive sanglante, il n'y a pas de doute sur ce qui est légitimé ici.

La recension de Scapegoat par le magazine Lilith, en 2001, est titrée : “Un regard complexe sur Israël”. Il n'en est rien. Dans le chapitre neuf, “Sionisme/Libération des femmes”, Dworkin cite admirativement les mots prononcés à l'armée israélienne en 1955 par le ministre de la “défense” Moishe Dayan appelant à “mettre un prix élevé sur notre sang [celui des juifs]“. Dans une reprise du ton auto-déclaré “prophétique” de son essai de 1976, Notre Sang, Dworkin fait succéder à sa glose de la vision stratégique de Dayan une addition innovante : “Serait-ce là une bonne idée” — pour les femmes ? “Les femmes pourraient-elles exécuter les hommes qui violent, battent ou torturent des femmes ?”, “Les femmes pourraient-elle combattre pour la libération des femmes ?”, et ainsi de suite. La fin du chapitre consiste essentiellement en de telles questions pudiquement rhétoriques, présupposant la nécessaire existence d'Israël et partant, de son pendant féminin. Le format, comme toujours, est celui d'une litanie inlassable : “Les femmes doivent-elles devenir des louves ?” “Les femmes ont-elles besoin d'un territoire et d'une armée ?”

Elle ne fait que poser des questions, Dworkin. Sa thèse est que la victoire de la lutte de libération des femmes ressemblerait nécessairement ce qu'elle appelle dans sa préface “le mouvement de libération des juifs qu'on nomme le sionisme.” En attendant, dans le chapitre onze, intitulé “Palestiniens/Femmes prostituées” bien qu'il traite presque exclusivement de la centralité de la prostitution pour le nazisme, elle affirme — sur la base extrêmement douteuse des reportages, sur la période 1987-93, d'une certaine Judith Miller (future lèche-cul du gouvernement Bush et rédactrice islamophobe au New York Times) — que “le Hamas exécute des femmes” au rythme d'une centaine de soi-disant “prostituées” par an pour le simple crime “de ne pas être voilées ou de porter des pantalons”.

L'an dernier [2024], le président israélien Isaac Herzog a qualifié racistement le Hamas — le parti politique élu à Gaza — de “machine à violer” ; à sa suite, le porte-parole du gouvernement Eylon Levy l'a appelé “un régime de viol”. J'ai peu de doute quant à la position qu'adopterait Dworkin sur Gaza aujourd'hui. Lorsqu'en 2023 le féminisme radical a pu compter de surprenantes nouvelles recrues telles que Benjamin Netanyahu qui s'en est pris aux “organisations des droits des femmes” dans le monde entier pour leur supposé silence face aux accusations de viols d'Israéliennes le 7 octobre, j'y ai entendu l'écho des cadences et logiques de Dworkin : fétus découpés, quarante bébés décapités, seins mutilés au cutter. Selon un professeur écrivant dans le Jerusalem Post, l'évasion hors de Gaza fut un “foulement au pied des fondations même du féminisme”, qui “remettait au goût du jour le legs de Simone de Beauvoir” car les escadrons de tanks féminins “démontraient la théorie de de Beauvoir” sur ce dont les femmes sont capables (comme si la communiste anticoloniale qu'elle était aurait donné son blanc-seing au génocide des Palestinien·nes au nom de la justice sexuelle). De même que les féminicides d'état allégués par la “journaliste féministe” islamophobe citée plus haut contribuèrent à murer Gaza en 1994, l'accusation, depuis démentie, de violences (sexuelles) systématiques contre les femmes et les filles par le Hamas lors de l'opération Déluge d'Al-Aqsa a rapidement servi de prétexte au châtiment collectif de la Bande de Gaza.

Aux féministes pro-Palestiniennes, inquiètes mais sceptiques, on assura en 2023 que la quasi-totale absence de preuves de ces viols était normale en zone de guerre. Avant que les affirmations sordides du New York Times dans son reportage “Screams Without Words” (“Des cris sans mots”) ne soient intégralement discréditées l'année suivante, le monde vivant de Gaza avait été réduit en ruines et en cendres. Le revival va-t-en-guerre du féminisme sioniste à cette période a parfaitement démontré une thèse centrale de mon livre, Enemy Feminisms (“Féminismes ennemis”) : ce n'est pas parce qu'un courant du féminisme est un produit du dix-neuvième siècle, fondé sur la promesse d'une utopie coloniale où ressusciterait l'égalité sexuelle primordiale propre à un ethnos donné, qu'il est aujourd'hui obsolète. “Des femmes israéliennes se battent en première ligne à Gaza, c'est une première” s'est pâmé le New York Times, faisant écho à l'enthousiasme de la presse sioniste des années 1890 pour les leadeuses féministes maternalistes en Terre Promise. Dans les opulents reportages photo d'aujourd'hui présentant des bandes de jeunes “lionnes du désert” armées de tanks, on est invité·e·s à apprécier la mission, à la portée historique, de la “nouvelle femme juive” d'antan en mal de blanchité, aujourd'hui yassifiée et updatée dans une esthétique triomphale d'inspiration MAGA. Une fois de plus, le Lebensraum est présenté comme un impératif de survie féministe : une terra nullius d'innocence brutale.

Le corps-à-corps d'Andrea Dworkin avec le problème des femmes fascistes est pénible à observer. Elle isole à juste titre, pour les condamner, les éléments misogynes des passages à tabac de femmes collaborationistes dans la France libérée, ou dans le traitement par les soldats russes des femmes nazies. Elle sait bien que les fascistes doivent être confrontés par la violence — elle clame même haut et fort les mérites de la violence libératrice — mais elle réprouve toute violence dirigée contre les femmes, point. La seule façon de donner un sens à cela est de traiter “les femmes fascistes” (une locution qu'elle ne peut se résoudre à prononcer) comme une oxymore ; tout au plus nous accorde-t-elle “femmes pro-nazis”. Scapegoat en arrive ainsi à considérer la responsabilité morale de Hedwig Höss, la femme du commandant d'Auschwitz, comme une sorte d'énigme intrigante. “Qui était-elle ? Qui était madame le commandant Höss ?” s'interroge stupidement Dworkin, sans apporter de réponse : “La femme d'un criminel est-elle un néant moral, ou devrait-on lui demander des comptes ?” Là aussi c'est complexe, car comme elle le dit elle-même, “le racisme, comme clause d'exemption de la charge d'être une femme, fonctionne mieux que toute autre échappatoire” et Frau Höss a échappé à l'abjection de la féminité en disant : “prenez-vous-en à eux, et non à moi”. Apparemment, c'est là une chose pour laquelle on ne peut pas blâmer une femme de droite.

Pour une ennemie auto-proclamée de “tout nationalisme à l'exception du mien” la position qui émerge de ce qui permettrait l'entrée des femmes dans l'histoire est fabuleusement masculiniste. “Les femmes sont-elles”, Dworkin aimerait savoir, “des juifs faibles ?”2 Si oui, la solution pourrait être la souveraineté, un territoire, et une armée — “le contrôle d'une frontière à distance de leur corps, une frontière défendue” — que devra construire un peuple jusqu'alors anhistorique, sur une terre sans peuple (mâle). C'est là, hélas, qu'a aboutit la pensée d'Andrea Dworkin. Sa résurgence est une très mauvaise idée.

Sophie Lewis traduction française : Crypteronia


Notes de traduction

1.
Le terme couvert par des astérisques et plus ou moins équivalent à “nègre” est une injure raciste héritée de l'esclavage que les luttes afro-américaines ont rendue taboue pour les personnes non-noires, c'est pourquoi Lewis (et moi) suivons l'usage consistant à le censurer (il est alors prononcé “n-word”), y compris dans les citations, mais Dworkin (comme les Beatles) s'autorise à l'imprimer. [–> source pour comprendre]. ↩

2. La dichotomie “juif faible”/“juif fort” est un trope de la rhétorique sioniste, qui consiste à faire porter aux juif·ves européen·nes une part de responsabilité dans leur extermination et à valoriser en regard le militarisme israélien. (cf. Naomi Klein, Le Double) ↩


Sophie Lewis

Sophie Lewis (iel/elle) est un·e ex-universitaire basé·e à Philadelphie, auteurice de Enemy Feminisms (Haymarket, 2025), Abolish the Family (Verso 2022, traduit par Noémie Grunenwald sous le titre Pour en finir avec la famille : abolir, prendre soin, s'émanciper [Hystériques & AssociéEs, 2025]) et Full Surrogacy Now: Feminism Against Family (Verso, 2019). Iel travaille actuellement sur un livre sur la libération des enfants à paraître chez Penguin. Ses essais publiés sont à retrouver sur lasophielle.org et d'autres, encore non-publiés sur patreon.com/reproutopia.